Allégations anti-cancer non fondées et trompeuses

Figure 1 : Recommandations pour la prévention nutritionnelle des cancers.

De nos jours, les consommateurs attendent beaucoup de l’alimentation pour améliorer leur santé et leur bien-être. Plutôt que de modifier leurs habitudes alimentaires, certaines personnes choisissent de prendre des antioxydants sous forme de compléments alimentaires. D’autres, sensibles aux promesses qu’on leur fait miroiter, recherchent des super-aliments dont le principal attribut serait la présence abondante de certains antioxydants. D’autres encore se lancent dans des régimes restrictifs.

Les allégations anti-cancer, comme celles illustrées dans la figure 2, évoquent des effets rapportés uniquement par des études expérimentales réalisées sur des animaux de laboratoire ou des cellules en culture. En l’absence d’études convaincantes chez l’Homme, ces allégations ne sont pas fondées.

En prévention, la notion d’aliment ou de nutriment anti-cancer est trompeuse, car les cancers ont des origines multifactorielles et aucun aliment ou nutriment particulier ne peut servir « d’antidote ». Pour 90 à 95 % des cancers, il existe une interaction entre le patrimoine génétique et les facteurs de risque et de protection auxquels l’organisme est exposé tout au long de la vie [8]. Agir efficacement en prévention des cancers, c’est commencer par éviter de s’exposer aux facteurs de risque importants comme le tabac, l’alcool, le déséquilibre alimentaire et la surcharge pondérale. Croire que l’on peut échapper à un cancer grâce à un aliment ou un complément alimentaire, ou en évitant un aliment particulier tout en continuant de s’exposer à ces facteurs de risque est un leurre !

Concernant les antioxydants (polyphénols, vitamine C…) apportés par les prétendus « superaliments anti-cancer » tels que le curcuma, le gingembre, le corossol, le jus de grenade, le thé vert, le citron congelé…, il est nécessaire de tirer les principales leçons des recherches dans ce domaine [9].

Ce que la recherche scientifique nous a appris

Figure 2 : Les allégations anti-cancer les plus courantes.

Les substances dites « antioxydantes » 3 sont capables d’exercer de multiples effets biologiques pouvant s’avérer protecteurs ou délétères selon la situation physiopathologique [10]. À forte dose, elles peuvent se comporter comme des pro-oxydants et s’avérer pro-cancérogènes chez des sujets exposés à des facteurs de risque [11]. C’est, par exemple, ce qui a été démontré pour les compléments alimentaires contenant de fortes doses de bêta-carotène, qui augmentent le risque de cancers du poumon et de l’estomac, notamment chez les fumeurs et les personnes exposées à l’amiante.

Dans les phases avancées du développement tumoral (cancer préclinique), le stress oxydant (que les antioxydants visent à prévenir) peut même exercer un frein à l’égard de la progression tumorale. Ainsi, dans le traitement du cancer, certains agents de chimiothérapie sont utilisés car ils détruisent les cellules cancéreuses en générant un stress oxydant. Dans ces deux situations, ingérer des antioxydants en grande quantité peut donc s’avérer délétère [12].

On assiste en France à un engouement du public et des patients atteints de cancer pour la pratique du jeûne. De nombreux ouvrages grand public, des cliniques et des organisateurs de randonnées [13] faisant la promotion du jeûne en lien avec la santé dans un but préventif ou curatif témoignent de cet engouement et l’amplifient. Certains allèguent des effets bénéfiques à l’égard du cancer comme une meilleure tolérance et efficacité des traitements. Ces allégations suscitent de nouvelles attentes chez les patients atteints de cancer. Certains sollicitent les professionnels de santé des services d’oncologie pour mettre en pratique le jeûne pendant leur traitement. D’autres le pratiquent sans en informer les professionnels de santé intervenant dans le parcours de soin.

Dans ce contexte, le réseau NACRe a réalisé une revue systématique de la littérature scientifique et publié un rapport d’expertise collective [14] qui infirme ces allégations :

  • La majorité des données scientifiques disponibles proviennent d’études chez l’animal, qui présentent des limites importantes et ne permettent pas de faire des extrapolations à l’Homme. Les données chez l’Homme, issues d’études épidémiologiques ou d’essais cli

niques, sont peu nombreuses. Les essais cliniques sont de faible qualité car le plus souvent ils n’ont pas de groupe contrôle et ils incluent un faible nombre de sujets.

  • Actuellement, il n’y a donc pas de preuve chez l’Homme d’un effet protecteur du jeûne en prévention primaire (à l’égard du développement des cancers) ni pendant la maladie (qu’il s’agisse d’effet thérapeutique ou d’une interaction avec les traitements anticancéreux).

  • Au cours du traitement des cancers, la pratique du jeûne présente un risque d’aggravation de la dénutrition ou de la sarcopénie (perte de masse musculaire), deux facteurs ayant un impact négatif sur le pronostic de la maladie.

Les perceptions du public et des patients

D’après le Baromètre cancer (enquête de surveillance sur un échantillon de 4 000 personnes, représentatif de la population française) [15], les adultes français sont relativement nombreux à ne pas connaître l’influence des facteurs alimentaires sur le risque de cancer (en 2015, entre 38 % et 88 % selon le facteur alimentaire considéré).

Or, une étude anthropologique suggère qu’en situation de déficit d’information et de conseils sur l’alimentation, des personnes atteintes de cancer se tournent vers des personnes qui proposent des pratiques thérapeutiques complémentaires non conventionnelles et non validées (naturopathie, homéopathie…) [16].

Des travaux épidémiologiques récents utilisant les données de la vaste cohorte française NutriNet-Santé [17] apportent des informations nouvelles et plus précises sur les pratiques de recherche d’information et les opinions en matière d’alimentation :

  • Parmi les 42 000 personnes interrogées, 85 % déclarent utiliser Internet pour obtenir des informations sur la santé et la nutrition et 23 % pour lire ou poster des messages sur des forums santé/nutrition. Seulement 16 % des participants discutent des informations obtenues en ligne avec un professionnel de santé. Les sites institutionnels ne représentent que 13 % des 8 000 sites Internet cités par les participants comme source d’information privilégiée dans les domaines santé et nutrition. Un seul site institutionnel (mangerbouger.fr) était présent dans le top 10 des sites nutrition/santé les plus cités. Les participants plus âgés, ayant un plus faible niveau d’étude et de moins bonnes connaissances des recommandations nutritionnelles officielles, avaient plus tendance à consulter des sites de type non institutionnel [18].

  • Parmi les 2 000 personnes interrogées ayant ou ayant eu un cancer, 30 % citent les médias comme principale source d’information en matière de nutrition, 21 % un professionnel de santé, 21 % Internet, 15 % les livres, 11 % un proche, 1 % une association de patients. Globalement, les patients qui attribuent des propriétés (protectrices ou à risque) non fondées scientifiquement à des facteurs nutritionnels (compléments alimentaires, produits bio, produits laitiers…) déclarent plus fréquemment Internet comme source d’information en matière de nutrition [19].

Conclusions

des antioxydants, notamment les fruits et légumes, participent à une alimentation saine, équilibrée et diversifiée et contribuent à réduire le risque de maladies chroniques, l’intérêt « supérieur » des prétendus super-aliments anti-cancer est loin d’être démontré.

De même, il n’y a aucune preuve que les antioxydants soient des antidotes universels contre les maladies. Dans les populations « bien nourries », donc à faible risque de carences en antioxydants, les compléments alimentaires pourraient même présenter certains risques, et leurs effets à long terme sont encore très mal connus. Avant tout, dans l’état actuel des connaissances, la communauté scientifique déconseille la prise de compléments alimentaires au long cours, a fortiori la combinaison de compléments alimentaires, surtout en cas d’exposition présente ou passée à des facteurs de risque.

Le jeûne, quant à lui, est un fait social que le monde médical et les agences sanitaires ne peuvent ignorer, bien que ses vertus thérapeutiques n’aient pas été démontrées. Les patients fondent beaucoup d’espoir dans les pratiques non conventionnelles. Les professionnels de santé doivent donc être à l’écoute des attentes de leurs patients et permettre un dialogue tenant compte de l’état actuel des connaissances scientifiques et des risques éventuels. Des programmes de formation sur les médecines complémentaires et sur les régimes restrictifs tels que le jeûne pourraient être proposés aux professionnels de santé, notamment aux soignants des services d’oncologie.

Finalement, dans ce contexte cacophonique où les recommandations officielles cohabitent avec des messages contradictoires ou infondés, il est important d’élaborer des stratégies visant à transmettre de manière plus efficace les messages clés au grand public et aux patients.

Paule Latino-Martel, Julie Ginhac, Juliette Bigey, Philippine Fassier, Mathilde Touvier